Parfois, ça m’arrive.

Je sors de chez moi, je me sens légère, en pleine forme.

Un rayon de soleil fait briller mes cheveux aux reflets éclatants*, je me sens habillée à la perfection, stylée sans être fashion victim**. Mes ongles sont faits***. Ce matin-là, Chris m’a dit des mots d’amour****, j’ai parlé au téléphone avec ma soeur, et j’avais tous les ingrédients pour un petit dèj équilibré et délicieux*****. Le facteur me fait un grand sourire et je pense à ma vie, à mon appart qui est tellement bien décoré, à mon job qui est passionnant mais absolument pas stressant, et à ma vie réglée comme du papier à musique.

Et là, je me prends le pied dans la sangle de mon sac et je m’étale par terre. Histoire vraie.

Ça, c’est la version visuelle du concept, mais ça peut aussi être que je reçois un texto de boulot hyper stressant, que j’ai une journée que j’ai trop remplie et qui m’angoisse, ou (en ce moment) que j’ai un déménagement en cours et qu’il faut tout faire en même temps. Ou plus simplement, que je me rends compte que je me suis habillée comme si on était au printemps et qu’en fait, il fait -12, parce que j’ai oublié que j’étais à New York et pas à LA.

Les moments parfaits ne durent jamais.

Pourtant, il y a des gens qui arrivent à nous faire croire le contraire. Chez eux, tout est nickel, des ongles laqués à l’air reposé. Leurs journées sont organisées comme une cérémonie des Oscars (tiens d’ailleurs ce serait chouette si une musique commençait à jouer à chaque fois qu’on devait boucler un rendez-vous, non ? Je vais inventer une app pour ça !) et Warren Beatty et Faye Dunaway ne se plantent jamais d’enveloppe.

Ou du moins, ces gens-là, c’est ce qu’ils essayent de nous faire croire.

Parce que moi, je n’ai jamais connu un moment de parfaite harmonie qui a duré.

J’ai connu des moments qui ont duré plus qu’une seconde. Comme par exemple cette réunion de famille merveilleuse et impromptue dans mon village en Corse où tous les gens que j’aime étaient réunis au même endroit. Je me souviens de profiter de cet instant. Ou des moments où, au Studio, on travaille en équipe et on se marre et on est créatifs et je sais que j’ai l’équipe la plus merveilleuse de la terre, sans doute aucun. Des moments d’amour aussi, des moments de travail. D’absorption dans mon écriture ou mon illustration, ou dans une conversation avec quelqu’un que j’aime.

Je ne pense pas au passé, ni au futur. Juste au présent.

On se dit aussi, souvent, qu’une fois qu’on aura “ça” (amour, argent, travail, jean Balenciaga) on n’aura plus de problème. Qu’on fera enfin partie de ces gens à la vie parfaite. C’est d’ailleurs étonnant de voir à quel point on est prompt à dire de quelqu’un qui montre une certaine réussite sociale “Ah non, mais toi, tu n’as pas de problèmes, tout est facile pour toi !”

Alors qu’il n’y a rien de plus faux. Le bonheur de l’instant est dans la tête, pas dans les choses que l’on amasse, ni dans le degré de perfection que l’on étale, ni dans les succès extérieurs. J’ai expérimenté ça assez de fois pour vous le dire. Si vous en voulez la preuve, regardez le documentaire “Happy” sur Netflix, assez hallucinant.

Prenez les moments de succès, par exemple. Les moments où l’on accède à quelque chose dont on avait toujours rêvé. Ou même, dont on n’avait même jamais osé rêver.

On croit qu’avoir un style impeccable et les ongles toujours faits serait une espèce de clé pour une vie parfaite et photogénique. Alors que ça cache une telle montagne de boulot et de temps perdu que ça perd tout son charme quand on s’y attèle (je le sais, j’ai essayé, et j’ai abandonné).

On croit qu’il y aura un moment où tout dans notre vie sera enfin en place. Amour, appartement, job, amis, corps parfait, tout. Ces moments n’arrivent jamais. On a toujours un truc “bientôt fini”, un truc “qui se casse la gueule” et un truc “travaux en cours”. Toujours.

On croit, par exemple, que recevoir un CFDA Award est l’un de ces grands moments de vie, alors qu’on est tellement bouffé par le stress qu’on n’arrive pas du tout à apprécier l’instant.

On croit que tomber amoureux est un moment de magie stellaire alors que la plupart du temps, on est rongé par les doutes et par les “il a pas répondu à mon texto je fais quoi merde attends il a répondu je fais quoi non je réponds pas vas-y dis moi ce que je fais”.

On imagine qu’on nous annonce qu’on est New York Times Best Seller dans un grand moment larmoyant accompagné de violons, alors qu’en fait on l’apprend entre deux rendez-vous de boulot et une dispute avec son mec.

On croit qu’acheter une maison est un grand moment de félicité, avec une image de pub du moment où l’on signe et où l’on célèbre au champagne, alors qu’en général le temps d’arriver à ce jour on est passés par tellement d’étapes qu’on ne pense qu’une chose, “phhhhew il était temps”. On s’est déjà habitués à la maison, presque. On serait presque passés à autre chose, la prochaine maison, le prochain rêve à réaliser.

On croit que décrocher les étoiles, ça arrive comme ça, par magie. Alors qu’en général on a tellement bossé pour en arriver là que la magie a surtout un goût de travail acharné et de sueur. Que la récompense prend parfaitement son sens : un symbole de reconnaissance brillant qui ne montre absolument rien de ce par quoi on est passé pour en arriver là.

C’est ça, être humain. Les moments de pure perfection sont rares.

Et s’il faut savoir les saisir, les apprécier, il ne faut pas trop les attendre.

Le bonheur est en nous, et il n’a rien à voir avec l’idée de la vie parfaite qu’on nous présente aujourd’hui (c’est-à-dire être une girl boss tout en élevant quatre enfants trois chiens et en arborant un corps parfait, une histoire d’amour idéale et des tenues tout droit sorties de NET-A-PORTER et parfaitement repassées, le tout passé au filtre sur Instagram).

L’image du bonheur qu’on nous présente aujourd’hui est absolument épuisante.

Donc voilà, moi je dis, il faut se coolifier un peu.

Savoir apprécier et remercier pour ce que l’on a. Respecter ce que l’on a. Vivre pleinement les moments, sachant qu’ils ne dureront pas. Bosser en appréciant le travail et sans trop penser aux résultats. Avoir de l’humour, du recul, éviter le piège de toujours penser que le bonheur c’est demain et savoir aimer nos rêves pour ce qu’ils sont, des rêves et des projets.
Auxquels on accédera un jour, quand le temps sera venu.

Ça a l’air con mais c’est tellement vrai. Et c’est des choses qu’on sait depuis des années. Mais est-ce qu’on les met vraiment en pratique ? Depuis quelques mois j’essaye de vivre dans le présent et ça change tout, complètement.

Je ne m’emmerde plus à faire des choses “pour plus tard”. J’essaye d’avoir confiance en mon instinct et de laisser ma vie se construire au jour le jour, en faisant confiance au hasard, sans essayer de tout forcer et de tout diriger. Parfois c’est un challenge, parce que je fais partie de ces gens qui croient (croyaient) qu’ils peuvent tout contrôler.

C’est un challenge, mais ça renferme des moments merveilleux de confiance et de joie.

Et je repars avec un sourire, remonter chercher un manteau qui déséquilibre complètement ma tenue – les ongles non faits, les cheveux au vent, faire un grand sourire au facteur, laisser mon mec dormir tranquille. Amener le petit-dèj au studio au lieu de me lamenter sur mon pain rassis, et kiffer la vie.

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* En général ça dure 3h, vers midi les racines grasses pointes sèches commencent à pointer.
** Le rêve.
*** C’est sûrement un lendemain de shoot, sinon ça n’arrive jamais.
**** Pffff, en général, si je pars tôt, il dort.
***** Le truc qui n’arrive exactement que un jour après les courses. Après ça, ça devient n’importe quoi parce que je ne sais pas planifier.