La la la laaaaaah !!!

Mes premiers jours à LA, j’étais tellement stressée que je n’arrêtais pas de dire à Chris :

“J’y crois pas, j’y crois pas là, non mais j’y crois pas !!!” – je crois qu’il ne m’avait jamais vue comme ça, aussi incrédule, émue.

Je l’ai évoqué dans mon post de bonne année, mais désormais c’est officiel : Chris, Lulu et moi, on s’est installés à Los Angeles.

LA. Tellement lointaine, tellement différente, tellement bizarre… Qu’est-ce qui nous a pris ?

Tout a commencé quand on s’est rencontrés, Chris et moi. Quand je l’ai rencontré, j’étais une vraie New Yorkaise. Je revêtais l’armure de rigueur : je me sentais forte, indépendante, rien ne me faisait peur, rien ne pouvait m’atteindre.

Lui, pareil. Il était venu à New York treize ans plus tôt pour travailler et vivre de sa musique, il connaissait la ville comme sa poche. Je sentais la douceur sous sa dure carapace d’indépendance. On a joué pendant quelques mois la rengaine très new-yorkaise de “qui a le moins besoin de l’autre”. Ça n’a pas été facile, parce qu’on est tous les deux des coeurs d’artichaut qui jouaient aux gros bras.

Comme moi, et comme tous les New Yorkais, il adorait New York. Mais il disait toujours : “Un jour, je partirai. À cinquante ans, je pars. J’ai besoin d’océan, j’ai besoin de nature et d’espace.”

Je n’ai jamais aimé entendre ça. Peut-être parce que j’ai vu trop de gens autour de moi attendre “plus tard” pour enfin être heureux. L’un de mes proches me disait toujours : “Je bosse comme un fou maintenant, mais à 45 ans, j’arrête.” Ce qui s’est passé ? À quarante ans, il est tombé dans une dépression dont il ne s’est jamais remis.

Quand j’ai entendu ça, une sonnette d’alarme a retenti.

Quant à moi, ces deux dernières années, ça a été comme si la vie tenait à me prouver que tout ce en quoi je croyais était faux. Et l’une des choses auxquelles je croyais dur comme fer, c’est que j’allais passer le reste de ma vie à New York. Où aller ailleurs qu’à New York ?

Et pourtant, il semblait que rien ne se passait vraiment comme je le voulais, à New York.

——

D’abord, détail étonnant. J’ai activement cherché un appart à acheter à New York pendant plus de trois ans. Je n’ai jamais trouvé. Jamais un seul endroit ne m’a fait rêver, me projeter. Résultat, j’ai toujours vécu dans des endroits que je louais. Que j’aimais bien, mais où, jamais je ne me suis sentie chez moi. Le foyer est si important pour moi que c’était comme si ma vraie vie n’avait jamais commencé, en fait. J’avais l’impression de vivre en suspens.

L’autre chose qui semblait étrange, c’est que je n’ai jamais réussi à construire le style de vie que je voulais. Au début je croyais que c’était parce que je voyageais tout le temps, que j’étais tout le temps légèrement crevée. Mais quand j’ai décidé de limiter les voyages, je me suis rendu compte que ce n’était pas ça.

Même sans voyages, j’étais tout le temps épuisée, stressée, vide.

J’avais des souvenirs de ma vie dans le Sud, où j’avais une terrasse, où on faisait des diners, où mes copines passaient à la maison, où l’on aimait perdre du temps ensemble. Il y avait une sorte de douceur que je n’avais jamais retrouvée à New York.

À New York, tout me semblait insurmontable.

Je regardais mes copines qui arrivaient à avoir un job prenant, un appart sublime, un corps de rêve, des gosses, et en plus à organiser des grands diners et je me demandais vraiment comment elles faisaient.

Moi, j’avais toujours l’impression d’être en train de me battre contre le courant.

Que ce soient les éléments (hivers longs et super froids, étés étouffants), mon emploi du temps (la folie du toujours plus et du “I’m so busy!!!”) ou tout simplement cette incroyable culture de la réussite qui peut parfois vous porter, parfois vous détruire.

Parce qu’à New York, on n’est jamais assez. Il y a toujours plus beau, plus successful, plus mince, plus jeune… On peut toujours aller plus haut. Et même si j’adore cette culture et le fait qu’à New York, tout est possible, il a fallu à un moment que je me pose deux minutes (ou plutôt, que je fasse un méga break down et que je m’écroule) pour essayer de comprendre si mon ambition et mes désirs étaient vraiment les miens, ou s’ils avaient été subtilement infusés par la société dans laquelle je vivais.

Et quand j’ai enfin réussi à démêler tout ça, je me suis rendu compte que courais un marathon qui n’était pas le mien. D’où, peut-être, ce sentiment d’épuisement permanent.

Pourtant, j’ai essayé…:

Ce qui a été drôle quand j’ai rencontré Chris, c’est aussi que d’un coup, on était tellement heureux et pleins d’énergie et d’envie d’être heureux qu’on a vraiment tout fait pour arriver à faire de notre vie à New York un plaisir. On a essayé de tirer partie des froids glaciaires et d’aller faire du snowboard à la montagne (résultat : IL CAILLE AUSSI À LA MONTAGNE). On a essayé de tirer partie de la vie nocturne et on s’est retrouvés à faire la fête comme si on avait 23 ans (résultat : ON N’A PAS 23 ANS ET ÇA NOUS A VITE ÉPUISÉS / SOULÉS)(littéralement soulés d’ailleurs). On a essayé le weekend typique new-yorkais yoga brunch shopping ciné (résultat : J’AI CRU QU’IL ALLAIT MOURIR D’ENNUI).

Quoi qu’on essayait, ça ne prenait pas.

L’inconfort continuait de grandir, notre stress et notre fatigue aussi. Ça jouait même des tours à notre couple.

Ne parlons même pas de la qualité de mon travail. Je n’avais jamais le temps. Jamais le temps de dessiner, jamais le temps d’écrire, jamais le temps de penser. Et pourtant, comme je l’expliquais souvent à mes amies, du temps, j’en avais ! C’est cet épuisement constant qui me freinait, je crois. Le weekend, je n’avais qu’une envie : m’écrouler sur mon canapé.

À un moment je me suis dit ça ne peut pas durer, il faut qu’on trouve une maison à la campagne pour s’échapper dès que possible et retourner à la terre ou quelque chose comme ça qui me donne un peu l’impression d’avoir une vie qui ne soit pas une course.

Sinon, on va devenir comme ces New Yorkais qui ne grandissent jamais.

C’est quoi, un New Yorkais qui ne grandit jamais ?

On le dit souvent, les New Yorkais ne vieillissent pas. Physiquement, ils font toujours dix ans de moins que leur âge. Moi, j’attribue ça à une chose : la vie à perpèt. Je connais pas mal de gens autour de moi qui ont cinquante ans, qui sont célibataires, qui travaillent comme des fous, qui font la fête comme des fous, qui passent leur vie sur Tinder, qui vivent encore dans l’appart de leurs trente ans la vie de leurs trente ans, et qui adorent ça.

[Interlude Tinder à Perpèt : j’ai un copain que j’adore et qui a quatre petites amies. Comme c’est du casual dating ça ne compte pas comme des infidélités, selon lui, et il me dit qu’il ne voit pas pourquoi il s’investirait dans une relation alors que là il ne s’ennuie jamais, qu’il est seul quand il veut, accompagné quand il veut, et chacune de ses copines a une fonction bien spéciale. Il y a la folle de sexe, l’intello, la cool marrante… et que quand une relation s’arrête, grâce à Tinder la source ne tarit jamais. Cynique ? Naaaaaaan. Je l’aime quand même, mais heureusement que je suis pas sur Tinder !]

Et je vois tout à fait comment ça peut arriver !!!

Le temps passe plus vite à New York. On n’est jamais seul. Il y a toujours une nouvelle personne à rencontrer, un nouveau restau à tester, un nouveau job à convoiter. C’est comme un grand bateau sur lequel la fête bat son plein à perpétuité. C’est dur de quitter la fête.

Surtout qu’on est un peu considéré comme un lâcheur quand on commence à effleurer l’idée de faire ses valises. C’est un peu comme si on était tous accrochés à une corde, en train d’essayer de grimper toujours plus haut – et que ceux qui lâchaient avaient… perdu la bataille.

Je le sais, parce que moi, j’ai été de l’autre côté.

Je me souviens quand Alex, qui travaillait avec nous au studio, s’est mise à questionner sa vie à New York. Je l’ai regardée d’un air ahuri “Hein ? Mais pour aller où ???” Elle lisait ce livre, Good Bye To All That, inspiré par le fameux texte de Joan Didion sur ce sujet exactement.

Un livre de recueils écrit par des écrivains qui avaient adoré, puis détesté, puis quitté New York.

Un livre de lâcheurs, quoi. ;)

Bon, j’en étais où.

Ah oui, donc, à un moment, je me suis dit : maison à la campagne, il nous faut. Jardin potager et tout. New York la semaine, campagne le weekend. L’équilibre idéal…

… ?

Enfin, ça ne réglait pas le problème des hivers -12. Les kilos de neige à dégager à la pelle, à la sueur de son front. Les embouteillages du weekend. Et puis je n’avais pas encore un appart que j’aimais à New York, et j’allais acheter une maison upstate ? Ça me semblait bizarre.

Et secrètement, nous connaissant, je savais que du moment où on aurait une maison à la campagne, on n’aurait jamais plus envie de bouger. Et je connais plus d’un New Yorkais qui s’est retrouvé en ermite à ne plus vouloir quitter le bonheur de sa maison et de son jardin upstate, et à prendre des distances de plus en plus grandes avec la ville.

Je les croise parfois à New York et ils me font rire. Ils ont cet air un peu perdu et bienheureux des gens qui savent que la vérité est ailleurs. Et souvent, ils portent une chemise à carreaux. ;)

Et nous, on n’était pas encore près pour ça.

Qu’est-ce qu’il nous restait ?

Il nous restait LA.

LA, une ville qu’on a tous les deux détesté dès qu’on y a mis les pieds. Moi la première fois je n’y ai rien compris. J’avais 16 ans et je cherchais le “centre ville”. Il m’a fallu plusieurs jours pour comprendre qu’il n’y avait rien de tout ça ici. Juste des voitures et des centres commerciaux. Puis j’y étais revenue plus tard et là encore, pareil. Mais quelle ville étrange. Il m’a fallu deux, trois séjours pour vraiment en comprendre la magie.

Et quand j’en ai perçu la magie, elle ne m’a plus quittée.

Je m’y suis installée un mois pendant l’écriture de mon livre, et j’en ai encore des souvenirs de plénitude, merveilleux. De soleil, de calme, de créativité intense, de bien-être permanent.

Ne riez pas, beaucoup de choses à LA me rappelaient mes racines… la Corse.

La végétation, les palmiers, les eucalyptus, les figuiers de Barbarie. Les températures qui sont incroyablement similaires, hiver comme été. La proximité de la nature, présente à tout instant, que ce soit la mer ou la montagne. La douceur de la vie.

Je ne sais pas comment j’en suis arrivée là, mais un jour, j’ai suggéré à Chris que peut-être peut-être, je sais que ça sonne comme un truc dingue mais, qui sait, on pourrait être heureux à LA. Il était réticent, parce qu’il avait de mauvais souvenirs de la ville, qui, on le sait, a plein de mauvais côtés. Donc j’ai proposé, sans vraiment y croire, qu’on aille y passer un mois, pour tester. On irait à Venice, parce que Chris surfe comme il respire, et que moi j’aime marcher partout et que Venice est le seul endroit que je connais à LA où l’on peut tout faire à pied.

On l’a fait, on a tous les deux absolument adoré.

Enfin, je me suis projetée.

Je me suis imaginée heureuse, créative, épanouie, profondément calme, reposée. J’ai imaginé la même chose pour Chris. J’ai aussi enfin pu imaginer que ça pourrait marcher, travailler à distance, devenir comme on dit ici bi-coastal – passer au moins une semaine par mois à New York à bosser avec mon équipe. On pourrait même faire des ateliers travail à LA – je sais qu’ils seront ravis de venir me rendre visite en Mars quand ils n’en pourront plus de l’hiver new-yorkais.

On pourrait inventer une nouvelle vie. Et avoir un jardin, et avoir la ville, une ville qui d’ailleurs est en pleine explosion créative. Il était temps.

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Pour autant, je n’y croyais pas, et voilà pourquoi les premiers jours, j’étais ivre d’angoisse. “J’y crois pas, j’y crois pas là, non mais j’y crois pas !!!” Je n’arrivais pas à croire que pour la première fois de ma vie, j’avais pris une décision qui prenait en compte tous les aspects de ma vie. Pas que ma carrière mais aussi, celle que j’étais profondément.

J’avais presque l’impression d’être égoïste, tiens.

De choisir le bonheur ? On a vraiment le droit de faire ça ?

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Je ne pourrai pas dire avant des années si LA est la ville de ma vie. Je sais aussi que j’adore toujours autant New York et que si cette vie me plait, c’est parce que je sais que je peux y retourner souvent. Y voir mes amis, me frotter à la folie et à la rapidité, rester connectée.

Mais je sais aussi qu’il était temps de faire quelque chose. Qu’on ne peut pas regarder sa vie passer, passivement, à trouver son compte dans l’inconfort.

Il n’y pas de moyen de savoir ce qui est bon pour nous si l’on n’essaye pas.

Et bien sûr qu’il y a des risques. Chris va développer sa carrière ici, lui qui est un tel succès à New York. Il va faire beaucoup d’allers-retours. C’est un nouveau monde pour lui, et je suis hyper fière de son courage.

Je sais que beaucoup de gens quittent New York pour y revenir quelques années plus tard et ne jamais la quitter. Je doute que nous faisions partie de ces gens-là, mais la seule chose que je sais aujourd’hui, c’est comment je me sens, là, au moment présent.

Et que là tout de suite, telle que je vous écris depuis la terrasse du café Superba à Venice, mon chien endormi à mes pieds, je me sens, égoïstement, tellement bien.

Je vous embrasse de tout mon coeur.